Histoire
des
DUCS DE BOURGOGNE
DE LA MAISON DE
VALOIS. 1364-1477

Charles Le
Téméraire
par
Prosper Brugière baron de
Barante
EXTRAIT
b
Punition du bâtard de la Hamaide
a
Contexte : en 1468, Charles le
Téméraire venait d'épouser à Bruges la soeur du roi d'Angleterre, lorsqu'un
meurtre vint défrayer la chronique du temps.
Tome 9e
(pages 116 à 124)
Le bâtard de la Hamaide, fils de
Jehan de la Hamaide, seigneur de Condé, un des plus grands nobles seigneurs
du pays de Flandre, était chambellan du Duc. Nul parmi les gentilshommes de
cette cour n'avait plus de beauté, de vaillance, ni de plus agréables
façons. Il plaisait à tous et au Duc lui-même. Un jour qu'il jouait à la
Paume dans la ville de Condé, le coup étant douteux, on prit pour arbitre un
chanoine qui était là à regarder la partie.
Le chanoine donna tort au bâtard de la Hamaide.
Le jeune homme entra dans une
extrême colère et il jura qu'il se vengerait. Le chanoine effrayé prit soin
de se cacher. Il avait un frère qui habitait à la campagne. Le bâtard se
transporta chez lui, et ne trouvant pas le chanoine, voulut satisfaire sa
fureur sur ce frère. En vain il se jeta à ses genoux demandant la vie et
remontrant son innocence. Le bâtard abattit d'un coup d'épée ses mains
jointes pour le supplier, puis l'acheva sans miséricorde.
Un tel meurtre fit grand bruit ;
cependant le bâtard ne se mit pas en peine d'apaiser ni la voix publique, ni
la famille du mort. C'était dans la seigneurie de son père qu'il avait
commis ce méfait ; il espérait, grâce à sa famille et à ses amis, qu'il n'e
serait plus question, croyant ainsi obtenir l'impunité par hauteur et
par puissance.
Mais le Duc, qui recherchait avant
tout la renommée d'un prince de justice, écouta les plaintes de la famille ,
fit prendre le bâtard de la Hamaide au milieu de sa cour, et l'envoya tenir
prison chez le portier de la ville de Bruges, jurant par Saint Georges qu'il
en ferait bonne punition.
Le sire de la Hamaide son oncle,
avec une foule de parens et d'amis, s'en vinrent aussitôt implorer le Duc.
Ils le savaient fort rigoureux ; ils confessèrent que c'était une action
fort cruelle, et que le jeune homme aurait dû apaiser la famille du mort ;
mais ils supplièrent le prince de mitiger la raideur de sa justice ; ils
rappelaient la bonté qu'il avait toujours témoignée au coupable,
l'excusaient sur sa bouillante jeunesse, remettaient en mémoire sa
vaillance et surtout le grand honneur qu'il avait acquis à la bataille de
Montlhéri sous les yeux mêmes du Duc. Puis ils représentaient combien de
services leur noble famille avait de tout temps rendus à ses souverains
seigneurs. « Sire de la Hamaide,
répondit le Duc, je sais bien les services que vous et les vôtres m'avez
rendus ; je les ai en mémoire, mais il ne m'est pas permis de les
récompenser aux dépens d'autrui. Or, voici vos adverses parties qui
requièrent justice pour leur frère mis à mort piteusement et sans nul motif.
C'était à eux de faire grâce, car moi, je ne puis me montrer libéral de leur
droit. Si lorsqu'il en était encore temps, vous eussiez apaisé la famille,
la plainte ne serait pas venue jusqu'à moi, et vous ne me demanderiez
maintenant pas ce que je ne puis accorder. Voulez-vous donc que je vous
donne le sang de leur frère qui crie vers moi. En ce moment, quand même la
partie adverse serait contente, je sais la chose, j'en suis instruit comme
juge et seigneur ; il y va de mon intérêt et de ma conscience à ne la point
passer en oubli. Au surplus, arrangez-vous avec la famille, puis j'aviserai
à ce que je dois faire.»
Sur ce il les laissa, et ceux qui
le connaissaient bien n'espéraient guère en sa miséricorde. Toutefois, on
fit parler au chanoine et à la famille ; à force d'argent et de bonnes
paroles, on obtint d'eux qu'ils iraient dire au Duc que satisfaction était
faite, et qu'eux-mêmes demandaient la grâce au coupable. Il ne leur fit
nulle réponse et continua à laisser la chose en suspens. Le jeune homme et
ses parens ne concevaient cependant aucune crainte sérieuse. Il leur
semblait impossible que le Duc voulût faire un tel affront à leur famille et
à toute la chevalerie du Hainaut, dont ils étaient cousins et alliés, et qui
se trouvaient assemblée à Bruges en ce moment.
C'était se tromper grandement sur
le caractère du Duc. Rien ne pouvait le porter plus à la rigueur que de se
voir environné et regardé par cette foule qui remplissait la ville. Il lui
plaisait de montrer aux yeux de tous ses ambassadeurs de la
chrétienté, de ces étrangers de toute nation, de la noblesse de ses états,
comment, dès le commencement de son règne, il savait rendre bonne et ferme
justice, sans acception de personnes, à des gens de bas lieu contre le plus
noble sang du pays, et comment il ne redoutait en rien les murmures de ses
sujets les plus illustres et les plus puissans.
Tout était prêt au port de l'Écluse
pour recevoir madame marguerite ; la duchesse douairière de bourgogne et
mademoiselle Marie, fille du Duc, s'y étaient déjà rendues. Il partit aussi
pour s'y trouver au débarquement de la princesse ; mais avant son départ, il
fait secrètement venir l'escoutète ou magistrat de justice de la ville de
Bruges. « Dès que la nuit sera arrivée, lui dit-il, vous prendrez chez le
portier le bâtard de Condé et le conduirez dans la prison de la ville. Le
lendemain matin vous procéderez en la forme accoutumée, et à neuf heures du
matin vous le ferez exécuté, hors de la ville, dans le lieu destiné ; car
tel est mon plaisir.»
« Monseigneur, répondit
humblement l'escoutète, mon devoir est d'obéir à vos commandemens, et Dieu
me préserve d'y manquer. Mais est-il possible que ce beau jeune gentilhomme,
issu de si haut lieu, n'ait pas obtenu votre miséricorde ? » - «
Faites ce que j'ai dit, répliqua le Duc ; le reste ne vous doit pas
importer. »
L'escoutète alla prendre le jeune
homme, et lui annonça la volonté du Duc. Ce lui fut une douloureuse
surprise. Jusque-là il s'était tenu joyeux et assuré, ne pouvant croire que,
si jeune encore et appartenant à une telle famille, son seigneur pût le
faire impitoyablement mourir pour un cas si graciable, et semblable à ceux
dont le roi et tous les princes de la chrétienté accordaient chaque jour la
rémission.
Cependant les parens avaient été
prévenus par l'escoutète. Il avait même promis, nonobstant l'ordre du Duc,
de différer l'exécution jusqu'à trois heures. Ils coururent à l'Écluse, et
s'adressèrent à la bonne duchesse douairière, qui leur promis sa
recommandation auprès de son fils. Mais le Duc était monté en un petit
bateau et faisait une promenade en mer. Les heures s'avançaient, le moment
du supplice approchait, et le Duc ne rentrait pas au port. Enfin il revint :
sa mère le supplia d'accorder grâce au jeune homme. Il y consentit ; mais il
n'était plus temps, et lui-même le savait bien.
A deux heures, l'escoutète était
venu prendre le bâtard en sa prison : après qu'il se fut confessé, il monta
dans la charrette, et l'on s'achemina à travers la ville pour le lieu du
supplice. La foule remplissait les rues et ne pouvait s'empêcher de plaindre
le sort de ce jeune homme qu'elle voyait si beau, si noblement vêtu, sa
chevelure blonde répandue sur ses épaules, les mains liées, les larmes aux
yeux, plus par honte de mourir ainsi que par crainte de la mort. « Il
vaudrait mieux nous le donner à épouser » criaient quelques femmes de la
populace, admirant sa beauté. Les bourgeois et les magistrats eux-mêmes,
quel que fût son crime et la justice de son châtiment, étaient attendris de
son sort, mais n'en disaient rien de peur d'offenser le prince. Plusieurs
croyaient qu'il y avait, dans cette rigueur, plus d'orgueil, plus de
volonté, ou même plus de secrète intrigue de cour, que de véritable amour
pour la justice.
Arrivé au lieu de l'exécution, le
jeune homme dépouilla son riche pourpoint de soie, assura le confesseur
qu'il mourait dans la vraie foi et avec pleine espérance en Dieu et à la
Sainte Vierge ; ajoutant que cette mort honteuse et pleine de confusion lui
faisait espérer qu'il serait reçu à merci par son Créateur. Puis il salua le
peuple, se laissa bander les yeux et tendit le cou à la hache. Son corps fut
ensuite partagé en quatre quartiers et exposé sur la roue comme pour les
malfaiteurs. La miséricorde accordée par le Duc à la famille ne profita qu'à
ses restes. On le retira de la roue, et un service solennel fut célébré pour
le repos de son âme.
Quant à son oncle, le sire de la
Hamaide, pour rien dans le monde il n'eût voulu rester dans la ville,
lorsque son neveu y subissait un si honteux supplice. Indigné de
l'ingratitude du Duc, qui oubliait ainsi les services et la noblesse de sa
famille, il fit effacer les armoiries qui ornaient la porte de son hôtel ;
puis avec ses bagages et sa suite, il partit, retournant dans ses
seigneuries et désormais mortel ennemi du Duc.
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Châtelain. - Histoire de Bourgogne.
Prosper
Brugière Baron de Barante